Dessin de Patrick, accueilli à l’Arche de Jean Vanier.

Ici, à l’Arche, ce sont d’abord les sourires qui frappent. Ou plutôt qui caressent. 
Ceux des personnes accueillies et ceux des assistants s’entremêlent. 
C’est par ces sourires partagés que j’ai senti qu’il y a communauté. 
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Jean Vanier, Fondateur de l’Arche, écrit dans La Communauté, Lieu du Pardon et de la Fête :
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« On entre dans une communauté pour être heureux. On y reste pour rendre les autres heureux. »
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Tenir le verre d’eau, mixer la nourriture de son voisin de table nous fait prendre conscience que celui-ci existe, à côté de nous. Cela nous oblige à nous décentrer, à tourner le regard à gauche, à droite, à ne plus manger le nez rivé dans son assiette et les yeux en direction de la fenêtre. D’ailleurs, dès le début du repas, nous sentons sa présence : c’est main dans la main qu’il commence par un chant « Un ami à droite, un ami à gauche, à tous bon appétit ! ». 
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Pour beaucoup, la venue à l’Arche questionne sa propre relation au handicap. « Nous sommes tous des handicapés » est la réflexion que les assistants se font souvent au début de leur passage. Pour moi qui suis reconnue en tant que « travailleur handicapé » ce fut différent. Ma brève expérience dans le monde du travail m’a fait prendre conscience que la valeur d’une personne est fonction de son utilité donc de sa capacité à travailler. Ici, que signifie qu’être utile ? Est utile celui qui tient l’assiette de son voisin ? Celui qui lui sert le repas ?
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Et celui dont l’assiette est tenue ou le repas servi n’est-il par conséquent pas utile ?
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Je trouve le projet de l’Arche merveilleux. Ici, tout est fait pour que ces personnes aient une vie « normale ». Repas, sorties, chants, courses, activités manuelles, équitation, piscine …
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Mais je me suis demandée si ce ne sont pas ces personnes qui nous donnent une vie « normale ». Car qu’est-ce que cette vie « normale » si elle détourne son regard devant des formes de vie, si elle ne les intègre pas ? Pour moi, il s’est passé une inversion du paradigme. Ce sont ces personnes accueillies qui nous offrent la chance d’une vie pleine, entière, totale et non d’une vie qui discrimine. J’écris « discriminer » et je pense qu’à l’origine ce mot signifie simplement « différencier en fonction de certains critères ». Mais son acception dans le langage courant est négative : discriminer signifie alors rejeter.
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Ne sommes-nous pas capables de différencier sans rejeter ?
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Lorsque j’ai reçu mon statut de travailleur handicapé, j’étais heureuse. Heureuse de savoir qu’il y avait des choses mises en place pour que je puisse trouver une place dans la société. Cependant, ce fut tout autre : mes aménagements de poste ont été accueillis comme des « privilèges » par mon supérieur hiérarchique.
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Ici qui s’indignerait de l’aménagement de l’espace et du temps ? Personne. 
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Certains travaillent en ESAT. Ils s’y épanouissent. Mais encore une fois ces structures paradoxales nous montrent notre incapacité à intégrer.
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On intègre tout en mettant de côté. On intègre en marginalisant. 
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En moi deux sentiments coexistent.
Je suis touchée par ce lieu et ces personnes – assistants et personnes accueillies (ou accueillantes ! ) – que je trouve magnifiques.
Mais je suis triste de me rendre compte que nous ne sommes pas capables d’intégrer ces espaces dans la société. 
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Ou alors pas encore.
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  • Camille Chemin
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