Une autre vision de l’économie

Et si l’économie, au lieu d’être l’ennemie de la vie, le symbole de l’insensibilité et de la destruction sociale et environnementale, devenait l’alliée du vivant, de l’humain et de la planète dans son ensemble ?

C’est ce que proposent deux penseurs importants de ce 21e Siècle : Gunter Pauli* et Charles Einsenstein**.

* Voir l’interview complète de Gunter Pauli sur Thinkerview : https://www.youtube.com/watch?v=OVd8YOFvVtc
** Livre gratuit sur internet : L’économie sacrée http://sacred-economics.com/read-online/sacred-economics-fr/

Une brève histoire de l’économie, et des fausses propositions

Vieilles idées en boucle

Depuis des dizaines d’années on entend des idées raisonnables d’économistes comme « changer le capitalisme », « humaniser l’économie » ou bien légiférer pour réguler le capitalisme. Même si c’était déjà l’idée de certains économistes comme Keynes, qui pensait que les rôles des états était de protéger les citoyens des dérégulations du marché, d’autres économistes ont pris l’aval de l’opinion politique et l’ultra-libéralisme à fait surface, pour dominer largement l’opinion des pays occidentaux. Cela a créé des ravages, car son idée principale est tiré d’une observation erronée de la nature. En effet, son inventeur, Milton Friedman, était parit d’une observation de la nature le laissant penser « que l’autorégulation est le fonctionnement de la nature, dès lors, pourquoi intervenir artificiellement ?

Il Faut rappeler que les idées de Milton Friedman – apparaissant sous le nom de « néo-libéralisme » (et d’ultra-libéralisme par la suite par ses détracteurs) – ont sonné comme « la » solution dans un temps de récession économique, dû aux deux crash pétroliers successifs, à partir des années 70. Deux courants semblent encore aujourd’hui s’entrechoquer : les néo-libéraux (critiqués par le terme « ultra-libéraux) et les « classiques » keynésiens ». Aucun des deux ne semblent rapporter une adhésion, et, au temps de la mondialisation, semblent même être inadaptés.

L’opinion politique semble errer entre ces deux courants et chercher consciemment ou inconsciemment un nouveau Keynes ou un nouveau Friedman*. Peut-être qu’aucun des deux n’est la solution ?

* Voir à ce sujet l’article d’Alain Minc : «Nos certitudes sur l’économie s’effondrent et on cherche un Keynes ou un Friedman», publié

Idées raisonnables mais naïves

Et, si, les idées raisonnables des économistes gentils étaient un peu trop standardisées pour répondre aux besoins réels et manquaient surtout de pragmatisme ? À voir l’ampleur des guerres économiques et juridiques actuelles*, il semble bien naïf d’imaginer réguler le capitalisme néolibéral par quelques règles citoyennes. Si l’idée part d’un raisonnement juste, elle oblitère un fait majeur de l’économie néolibérale. Depuis une dizaine d’années la guerre économique fait rage par le biais de législations de plus en plus agressives et injustes. Aux États-Unis, la justice est instrumentalisée comme outil de pression au service des multinationales, ce qui a pour répercussion des milliards de dollars d’amendes et un espionnage industriel massif.

Il est donc naïf de penser que de simples règles de régulation – comme au temps de Keynes – seraient la meilleure solution.

Légiférer et créer de nouveaux systèmes économiques, résilients et incluant l’économie circulaire ne serait-il pas plus ambitieux et pragmatique ?

* Voir le livre et le témoignage de Frédéric Pierucci, Le piège américain, l’otage de la plus grande entreprise de déstabilisation économique témoigne (éditions JC Lattès). Témoignage complet sur Thinkerview : https://www.youtube.com/watch?v=dejeVuL9-7c

Nouvelles pistes, le retour de l’éthique

Depuis une dizaine d’années, un grand nombre de penseurs imaginent d’autres systèmes économiques capables de répondre aux enjeux.

Depuis un certain temps déjà…

Depuis le début du siècle précédent les idées de Marcel Mauss* ont permis une réflexion anthropologique autour de l’économie, notamment grâce à ces idées et théorisation du don et du contre-don dans les systèmes d’échanges humains.

Ce n’est qu’un peu plus tard, que certains économistes, comme Charles Eisenstein, bouclent la boule en liant anthropologie et économie. Celui-ci va même plus loin en mettant en lumière que le plus ancien système économique – certes complexe à analyser mais existant – est le système du don ! Celui-ci est en effet prédominant à tout système de troc, souvent cité dans l’opinion populaire comme le système le plus ancien ou le plus valable vers lequel se tourner pour faire différemment.

Le système du don est en effet utilisé depuis des millénaires dans les communautés humaines (tribus, communautés, villages) et les peuples premiers comme système d’échange en confiance totale envers le lieu et les personnes qui le peuplent. En effet, dans un environnement social harmonieux où chacun se connaît suffisamment**, il est possible d’avoir suffisamment confiance pour lâcher prise et ne rien attendre de chaque échange.

Dans son livre, l‘économie sacrée, l’auteur va même jusqu’à dire que les systèmes économiques sont un miroir des niveaux de consciences des sociétés qui l’utilisent. Un niveau très complexe comme l’économie sacrée (ou économie du don) est en fait un niveau de maturité émotionnelle très évolué.

Pour contrebalancer l‘idée saugrenue, arrogante, que les pays occidentaux seraient développés ou encore pire, seraient à l’humanité accomplie***, on pourrait en dire que ces peuples occidentaux sont suffisamment déconnectés de la nature et de leur nature (conscience) qu’ils en oublient l’essentiel et se réfugient dans la fuite vers la consommation extérieure.

*Voir la description de cet auteur incontournable : https://www.cairn.info/vocabulaire-de-psychosociologie–9782749206851-page-518.htm

** Dans le documentaire de l’ethnologue Stéphane Breton, Le ciel dans un jardin, la question d’un papou de nouvelle Guinée : « Comment faites-vous pour croiser des milliers d’inconnus chaque jour ? C’est de la folie ! ». http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/11989_0

***Comme lors de la controverse de Valadolid, justifiant la supériorité de race des occidentaux sur les peuples premiers afin d’en justifier l’esclavage, peu de temps après la « découverte » (les peuples premiers n’étaient pourtant pas cachés) de l’Amérique. Il est à noter que l’idée d’esclavage n’est toujours pas bannie de l’idéologie et reste inclue dans l’article 16 de la Constitution des États Unis d’Amérique !

Nouvelles propositions inventives et possibles

Si Charles Eisenstein nous permet de remettre la conscience au sein du système économique, Gunter Pauli note l’importance de revenir à la priorité de l’éthique lorsque l’on pense un système économique.

« Le contact primordial a été rompu »

-André Breton, 1920.

Vers l’économie régénératrice ou économie bleue

Gunter Pauli oppose ainsi plusieurs types d’économies et annonce son renouveau à travers l’économie bleue.

Qu’est-ce qu’une économie bleue ?

En partant de notre constat sur la déliquescence des systèmes actuels, classiques (keynésianisme) et néolibéral (friedmanisme), on a dressé le portrait de l‘économie rouge. Elle a donné naissance à l’ère industrielle et est maintenant sur le déclin et provoque de graves crises environnementales. De plus l’idéologie dominante est en perdition et l’absence de valeurs et de vision crée un effet d’accélération hystérique de l’économie mondiale.

Sans repères, pas de vision. Pourtant, l’économie verte, que l’on pourrait qualifier aussi d’économie raisonnable / raisonnée, semblait pensée pour contrebalancer les défauts de l’économie rouge, vampire social et environnemental. Or, celle-ci s’est fondée sur une valeur ajouté supplémentaire à ajouter aux coûts – déjà élevés – des infrastructures entrepreneuriales (entreprises, organisations, etc) afin de protéger l’environnement. Bonne idée idéaliste de taxer pour valoriser la nature. On a même entendu parler de donner une valeur économique à la nature… Quand la moitié du capital mondial est détenu par moins de 1% de la population il est peu réaliste que celle-ci puisse fonctionner. En effet, l’écologie a été opposée en terme de négatif de l’économie. Comment pouvait-elle raisonnablement passer dans l’opinion collective ?

Sortir de la dualité écologie / économie

Dans beaucoup de cercle intellectuels et alternatifs une opposition fondamentale réside entre l’écologie et l’économie. En effet, c’est comme si l’on avait des vases communicants et que l’on prennait de l’une pour donner à l’autre.

Ainsi, des idées, intéressantes mais incomplètes, comme la décroissance ou l’économie verte on fait surface à la fin du 20ème siècle. Or, chacun sait, il n’existe pas « la solution » mais un mélange de solutions.

Si Gunter Pauli dit que la décroissance est parfois une solution, il s’agit parfois d’une erreur, car d’autres secteurs doivent encore croître. L’économie par exemple doit-être liée au BNB et plus seulement au PNB / PIB*. Il indique aussi qu’aucune science ne peut décemment s’appliquer avec la seule pensée linéaire. Il faut désormais croiser une approche classique occidentale, évolutionniste, progressiste, avec une approche holiste, complète, globale, systémique. Ainsi, les indicateurs de bien-être, le travail des sociologues, des anthropologues, ethnologues, psychologues doivent être pris en compte et recoupés pour imaginer des solutions d’avenir.

En plus de relier différentes approches et critères analysant la « réussite » globale d’une civilisation, Gunter Pauli met en parallèle l’impossibilité à penser plus large. Il en effet possible de produire plus de richesses tout en produisant plus de biodiversité. En s’inspirant du comportement d’espèces naturelles comme les lézards (pour l’adhérence des pattes) ou les araignées (pour la résistance et l’élasticité ingénieuse de leurs toiles), le biomimétisme permet déjà à plus de 200 entreprises de créer des emplois, de la valeur économique à partir des déchets !

Plus fort encore, un des principes de l’économie bleue, propose de remplacer une ressource chère par… rien ! En réfléchissant et en mettant en lien les ressources disponibles (un peu comme dans un Design en Permaculture) on peut répondre à d’autres besoins et donc proposer des produits défiant toute concurrence et régénérateurs d’écosystèmes. Cela peut paraître complètement idéaliste, mais la force de son propos est qu’il est pragmatique : il montre, preuves à l’appui, comment c’est possible de créer une économie vertueuse, positive, régénératrice.

*Certains pays, comme le Bhoutan, calculent leur niveau de dé veloppement avec un indice de « Bonheur National Brut », par différence au plus connu « Produit intérieur Brut ».

Implémenter un nouveau système

Enfin, l’économie bleue propose de passer d’un système économique de gestion – sans émotion* – à un système dont le fondement sera l’éthique**. Depuis un système inhumain, machinique où les ordinateurs passent des ordres de transferts à la nanoseconde afin d’effectuer les transactions boursières les plus avantageuses financièrement à un système humain, dont les transaction seront régies par l’éthique, valorisant la vie dans son ensemble et honorant sa richesse et la diversité du vivant.

Sans l’éthique et la régénération des déchets émis par l’économie néolibérale (ou économie rouge) il sera impossible d’éviter un effondrement de civilisation.

*Les psychologues et chercheurs en psychologies savent bien que penser l’être humain sans émotions, c’est penser l’être humain comme une machine. C’est un non-sens total. Antonio Damasio, dans l’erreur de Descartes, parle notamment de l’importance des émotions pour diriger nos vies, et garder le cap, soit, avoir une vision. De nombreux ouvrages sur les émotions et des « best-sellers » sur le développement personnel ont émis les mêmes réflexions.

**L’éthique, en science sociale – et notamment dans les pratiques de la médiation – est la capacité à avoir une compétence. Quelqu’un qui n’a pas d’éthique, est quelqu’un qui est incompétent. Le médiateur dans l’arène, Thomas Fiutak.

Dépasser les idées d’économie circulaire

Si les communs* sont nécessaires à la survie actuelle de notre civilisation, et que les idées d’une économie circulaire sont nécessaires et même, doivent être valorisés, ils ne sont pas suffisants pour remonter la pente de destruction générée par des décennies de dégradation d’environnement socio-écologique.

*Voir à ce sujet l’article : https://tempsdescommuns.org/les-communs/

© Ademe

Ces deux schémas démontrent l’importance de créer des systèmes bien pensés. À l’image de la Permaculture, un bon design est une conception qui prend en compte toutes les données.

En plus d’une économie vertueuse, pensée de manière globale, l’économie bleue implémente l’économie rouge dans la boucle et a comme principe de recycler et upcycler* les déchets de celle-ci. Cela fait de l’économie bleue un système à la fois global et circulaire mais aussi réemployant les défauts de l’économie dominante, néolibérale.

Ce n’est que en dépassant les idées de l’ancien monde, fondé sur la linéarité, gagnant-perdant que l’on pourra faire beaucoup mieux, et surtout enfin, faire le bien.

*Upcycler = plus que recycler, il s’agit de donner une valeur ajoutée à ce qui n’en avait pas du tout avant. Les déchets en sont un bon exemple : dans son livre, l’économie bleue 3.0, Gunter Pauli évoque l’initiative du papier de pierre qui réutilise des gravats de carrière non utilisés afin de faire du papier. Résultat ? Plus de déforestation et une ressource utilisé de plus pour produire de la valeur ajoutée. Nous passons ainsi d’un monde gagnant-perdant à un monde gagnant-gagnant où tous les acteurs sont valorisés !

– Gabriel Lechemin